Transition et democratie : un couple infernal

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Charles Riviere Herard, 1843.

La transition est le temps necessaire pour l’effectif et progressif passage d’un regime non democratique a un regime democratique. Il s’agit d’un processus de negociation et de compromis entre differentes forces politiques pour la resolution des conflits sociaux. Disposant des structures et procedures pluralistes, elle devrait permettre la libre concurrence entre les forces politiques dans leur lutte pour le pouvoir ainsi que la transformation en profondeur de la structure politique.

La transition connait deux phases. La premiere est politique, c’est-a-dire qu’elle est marquee par le passage d’un regime a un autre. La deuxieme est democratique, durant laquelle on veille a la stabilite de l’evolution du processus avec l’objectif de le perenniser.

La tres grande majorite d’auteurs soulignent que la transition politique est un element determinant pour rendre possible l’existence d’une democratie. L’experience haitienne remet en question cette premisse en mettant en evidence que la transition n’est pas la democratie en soi. Au contraire. Elle est foncierement antidemocratique.

Excepte la dictature, il n’existe pas d’autre statut politique depourvu de representation democratique que celui de la denommee transition.

Pourquoi ?

Pour une double raison. D’une part, elle permet l’acces au pouvoir politique sans faire appel a l’electeur. Ainsi, le principe premier de tout regime democratique est bafoue. D’autre part, puisque ces dirigeants ne sont pas elus mais designes a travers un systeme de cooptation dans un cercle ferme, les citoyens ne peuvent pas les mettre devant leurs responsabilites et exiger la reddition des comptes.

En Haiti, le concept de transition est systematiquement utilise contre la volonte populaire. Ceux qui la defendent sont antidemocrates car ils craignent l’electeur. Leur seule possibilite d’avoir acces au pouvoir est a travers les combines entre copains dont les experiences de la transition regorgent d’exemples.

Que veulent les defenseurs de la transition ? D’abord ecarter la gene de l’encombrante presence de l’electeur. Ensuite que la transition soit la plus longue possible et que son terme soit jete aux calendes grecques ! Enfin, l’ideal est qu’elle devienne meme une transition permanente !

Il est remarquable le succes de la formule de la transition permanente en Haiti. Trente-cinq annees et onze transitions soulignent la competence de ceux qui, tout en defendant la democratie, la veulent a leur maniere. C’est-a-dire, sans la presence du principal interesse, a savoir le peuple. Donc, la transition en Haiti est faite contre la volonte populaire.

La transition devient le mot cle. Le laissez-passer. Un mantra repete tout au long de l’histoire par ceux qui craignent la democratie. On frise souvent le ridicule comme la publication, le 11 avril 2013, dans le journal officiel de la Republique d’Haiti Le Moniteur, de l’arrete presidentiel nommant les neuf membres d’un soi-disant College transitoire du Conseil electoral permanent (CTCEP), qui ont ete installes a leurs postes le 19 avril 2013.

Les essais haitiens en quete de la democratie depuis 1986 et son eternelle transition politique en plus d’etre un <> en soi apportent une nouveaute a la science politique du coup d’Etat. Lorsqu’il reussit, s’ouvre une periode d’accommodement et de treve entre les vainqueurs surnommee periode transitoire ou simplement <>.

L’histoire du coup d’Etat demontre de maniere incontestee que le vainqueur simplement remplace sur-le-champ le vaincu et prend les renes du pouvoir. Il s’agit donc d’un changement abrupte sans discontinuite de l’exercice regalien des pouvoirs de l’Etat. Sa legitimite, y compris sa legalite, prennent leur source dans leur victoire. Uniquement.

L’Amerique latine est un terrain fertile. Celle-ci est presentee comme la region du monde ou historiquement prend sa source et s’enracine la revolution.

Neanmoins c’est la region marquee par la pratique du Coup d’Etat. Ainsi, il y a eu en Amerique latine 342 changements politiques operes en dehors de la Constitution depuis leur independance au premier quart du XIX siecle. La championne, toutes categories confondues, est la Bolivie avec ses 190 coups d’Etat, suivie d’Haiti avec ses 26 putschs; la region est un laboratoire inepuisable ou 17 coups d’Etat par pays en moyenne ont ete reussis.

Toute transition est un recul. Alors, retorquent ses defenseurs : il s’agit d’un recul provisoire, oblige. En fait, lit-on, il s’agit de <>. Or, ce saut est rarement reussi.

Pourquoi ? Les raisons sont multiples. D’abord, les faillites des transitions qui ne s’interessent ni a l’education politique du peuple ni au renforcement institutionnel de l’Etat. Lorsque Rene Preval propose en 2006 un <> et met en pratique un gouvernement d’union nationale, on pourrait imaginer finalement apres vingt ans de tergiversations que la transition accoucherait d’une montagne d’esperance. Avec <> et le renvoi de Jacques-Edouard Alexis par le Senat en avril 2008, la montagne a accouche tout au plus d’une souris. Elle est jetee aux orties et on revient a la case depart.

Pour le bonheur des <> et donc adeptes de la transition, le nombre de partis politiques va etre multiplie par quatre en moins d’une generation !

2005 – 73

2013 – 121

2014 – 144

2018 – 264

Ceci aura deux consequences majeures : d’une part, une augmentation significative du nombre de clients interesses au partage du gateau de l’Etat. D’autre part cet emiettement affaiblira le processus democratique, car ces partis politiques ont <>.

Finalement l’apparition sur la scene politique de la soi-disant <>. Lorsqu’on est son representant on devient immacule comme neige fraichement tombee. Ces operateurs sociaux et politiques, sont, selon eux, les veritables et uniques porte-parole des interets majeurs de la nation. C’est amusant de voir des notoires politiciens professionnels s’exprimer au nom de cette societe civile.

Leurs contradictions et leur volontarisme, y compris le manque de vision politique, leur naivete, leur candeur peuvent provoquer des catastrophes. Ainsi, leur role fut decisif lors du rejet d’une solution politique a la crise de fevrier 2004, ce qui a valu a Haiti une occupation par des forces militaires etrangeres jusqu’en 2017 !

Que peut t-il avoir de plus outrageant pour un peuple avec l’histoire d’Haiti que de voir son sol foule par des bottes etrangeres, ses cours d’eau infectes par le cholera, ses filles enceintes et abandonnees ?

Enfin, s’il faut encore souligner le caractere ideologique, politique et opportuniste de la soi-disant societe civile, il suffit de suivre les accusations entre les differents accords pour surmonter l’actuelle crise. Un responsable de l’Accord de Montana souligne que <>.

La messe est dite.

Messieurs, fermez le rideau.

Si vous voulez le pouvoir, allez aux elections et ne trouvez pas comme excuse vos propres limitations ou encore les possibles imperfections de la machine electorale, svp !

Allez-y ! Le plus tot sera le mieux.

Ricardo Seitenfus [1]

[1] Representant special de l’OEA en Haiti (2009-2011), auteur entre autres livres, de Les Nations Unies et le cholera en Haiti : coupables mais non responsables ? et de L’echec de l’aide internationale a Haiti : dilemmes et egarements, tous les deux publies par C3 Editions. Ces livres sont disponibles egalement en anglais, espagnol et portugais.