Voir mourir un pays…

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On peut invoquer de grandes theories sur l’Etat, convoquer les penseurs les plus fins sur la faillite des institutions, remonter aux racines de notre histoire, faire la liste de nos actes manques pour parler d’Haiti ou simplement etablir une ephemeride des derniers jours. Le bilan est accablant et sans appel : quelque chose ne tourne pas rond ici.

Le 16 octobre 2021, dix-sept Canadiens et Americains de tous les ages et un nombre indetermine de compatriotes ont ete enleves dans la region metropolitaine par des groupes armes.

Jusqu’au moment de mettre sous presse, il n’y a aucune reaction officielle du gouvernement haitien sur cette situation.

Le meme jour, un agent du BLTS de la Police nationale d’Haiti a trouve la mort pendant que sa patrouille essayait d’intervenir pour empecher un enlevement.

Jusqu’a date, la Police nationale d’Haiti et les autorites politiques n’ont pipe mot sur cet acte de bravoure au cours de laquelle un policier est tombe en faisant son devoir de proteger et de servir.

Dans les medias et sur les reseaux sociaux, on ne compte plus les parents de personnes enlevees qui denoncent avoir paye des rancons sans que liberation ne suive.

Il n’y a ni suivi ni enquete, deplorent-ils.

Dimanche 17 octobre, le gouvernement en entier et les forces de securite dans leur grande diversite – Police et Armee- ont du reculer face aux tirs de groupes armes assiegeant le Pont Rouge, site de la ceremonie prevue en souvenir de l’Empereur Jacques 1er, assassine en ces parages en 1806.

L’Etat et ses representants ont renonce a commemorer l’anniversaire de l’assassinat du Pere de la Nation, un jour inscrit constitutionnellement dans le calendrier des commemorations nationales, sans demander de compte.

Le meme jour, le cortege du premier ministre n’a pas pu acceder au Musee du Pantheon National (Mupanah) pour rendre hommage au meme Jean Jacques Dessalines.

Le local etait ferme car les illustres autorites n’y etaient pas attendues.

Ce 17 octobre, la delegation officielle finit par se debarrasser de l’offrande florale sur la pierre usee de l’autel de la Patrie, au milieu d’un quadrilatere mal tenu, entre la rue de la reunion et celle du Champ de Mars.

La suite ne sera pas d’un meilleur gout.

Le Premier ministre ne pourra pas delivrer son discours a Marchand Dessalines ; il ratera la messe solennelle et ne parlera en public qu’a l’Arcahaie, en fin d’apres-midi.

Mis a part pour dementir des accusations de distributions de plusieurs millions de gourdes aux gangs, le gouvernement n’a donne aucune explication ni presente d’excuse.

Il n’y a ni responsable connu ni responsabilite declaree apres la deroute du 17 octobre 2021.

Pendant que le gouvernement, l’Etat et nos representants officiels se fourvoyaient, le chef de gangs qui avait pris le controle du Pont-rouge, en tenue protocolaire, sans aucune opposition, deposait ses fleurs pour Dessalines et s’adressait a la presse.

Aucune force de securite ne l’en a empeche.

Les 18 et 19 octobre, le pays a vecu deux journees de greve a l’appel de syndicats de transport en commun. Pour protester contre l’insecurite generalisee, la violence et le kidnapping, le pays a pris une pause.

La greve des transports, metamorphosee en greve generale, a ete levee le 19 octobre dans l’apres-midi par ceux qui l’avaient lancee. Le pays attend leur prochain mot d’ordre dans le silence des responsables.

Le 19 octobre en soiree, un bimoteur a fait une sortie de piste apres un atterrissage force sur l’aeroport de Jacmel. Les deux pilotes en sont sortis sains et saufs. Dans l’enceinte de cet aeroport officiel, garde par la police, la population a detruit l’avion en emportant tout ce qui pouvait l’etre.

Les autorites aeroportuaires et policieres n’ont pas fait entendre leur version.

Un sommet sur la migration se tient en Colombie. Les pays de la region concoctent des solutions au problemes poses par ces Haitiens qui ne restent pas mourir tranquillement dans leur pays.

Nous sommes juges in absentia. Le verdict sera connu bientot. La peine appliquee. Haiti n’a pas ete invite devant ses pairs.

Ce mercredi 20 octobre, la vie a fait semblant de reprendre. Sans promesse ni excuse de ceux qui ont charge de vies et de biens. Sur aucun sujet, pas meme une explication abracadabrantesque ou un pieux mensonge pour faire dormir les enfants.

A se demander si ce qui a ete rapporte dans les nouvelles a bien eu lieu.

De samedi a mercredi, Haiti et son gouvernement, ses citoyens et sa classe politique, ses educateurs et sa presse, sa societe civile, ses hommes d’affaires et ses meilleurs amis du Core Group, ont prouve, si besoin etait, qu’il y a un pays, un Etat, une nation qui se decomposent sous nos yeux, s’evapore, disparait, sans que grand monde ne s’en inquiete.

Les Haitiens sont installes dans un bain chaud, a temperature encore confortable, comme seul peut l’etre un bassin rempli d’emmerdes. Les veines ouvertes, nous assistons en spectateurs a notre debandade tout en revant de qui viendra nous reveiller de nos realites cauchemardesques.