12 janvier 2010 – 16 ans après: Haïti, des ruines du séisme au chaos organisé
Le 12 janvier 2010, à 16 h 53, Haïti basculait. En moins d’une minute, un séisme de magnitude 7,0 pulvérisait Port-au-Prince, Léogâne et Jacmel, faisant plus de 250 000 morts et 300 000 blessés selon les estimations officielles (1). Le cœur de l’État s’effondrait : le Palais national, le Parlement, des ministères, des hôpitaux, des écoles. Seize ans plus tard, le choc ne s’est jamais vraiment arrêté. Il s’est transformé. Il s’est enraciné. Et il tue encore. Un texte de Nancy Roc sur le devoir de mémoire et l’abandon d’un pays.
Le Palais national en ruines : symbole d’un État abandonné
Au Champ-de-Mars, les ruines du Palais national sonttoujours là, figées dans le temps, comme une métaphore brutalede l’échec haïtien et international (2). Aucun chantier, aucunepierre posée, aucune vision assumée. Ce symbole de la souveraineté nationale n’a jamais été reconstruit, malgré les près de 10 milliards de dollars promis par la communautéinternationale après 2010 (3). Seize ans plus tard, l’État haïtienn’a toujours pas relevé son propre cœur.
L’après-séisme avait pourtant suscité un élan mondialinédit. ONG, bailleurs, agences onusiennes, gouvernementsétrangers: tous promettaient de « reconstruire en mieux ». Mais très vite, Haïti est devenue la “République des ONG”, marginalisant ses propres institutions. Moins de 1 % de l’aidehumanitaire a transité par l’État haïtien(4). Résultat :absence de coordination, projets incohérents, infrastructures inachevées, dépendance chronique. La reconstruction a étépensée sans Haïti — et souvent contre elle.
Sur le plan social, les séquelles sont immenses. Des centaines de milliers de sinistrés ont vécu pendant des annéesdans des camps précaires. L’épidémie de choléra introduite par la MINUSTAH a causé plus de 10 000 morts, aggravant le traumatisme national (5). Aujourd’hui encore, près de la moitiéde la population haïtienne est en insécurité alimentaire aiguë(6), tandis que l’accès à l’eau, à l’éducation et aux soins reste un luxe pour des millions de citoyens. Quant aux séquelles sur la santé mentale de tout un peuple, elles ont été reléguées au silence. Traumatisme collectif, deuils non accompagnés, stress post-traumatique chez les enfants comme chez les adultes :aucune politique publique sérieuse n’a été mise en place. Seize ans après, Haïti demeure un pays meurtri psychiquement, où la souffrance invisible s’est transmise de génération en génération, sans prise en charge, sans reconnaissance, sans réparation.
Des gangs plus meurtriers que le séisme: l’effondrement prolongé
Mais la catastrophe la plus meurtrière d’aujourd’hui n’estplus naturelle. Elle est politique, sécuritaire et criminelle.
Depuis plusieurs années, Haïti vit sous la loi des gangs. Cesgroupes armés, longtemps instrumentalisés par des élites politiques et économiques, ont pris leur autonomie et leurpouvoir (7). En 2024 seulement, plus de 5 600 personnes ontété tuées par la violence des gangs, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme(8). Depuis 2018, le nombre cumulé de morts liées à l’insécuritérivalise, sur la durée, avec celui du séisme de 2010, transformant la violence quotidienne en un séisme au ralenti.
Ce que le tremblement de terre a détruit en une minute, l’effondrement de l’État le détruit chaque jour. Kidnappings, massacres, viols collectifs, déplacements forcés : plus d’un million de personnes ont fui leur quartier (9). Port-au-Prince est aujourd’hui contrôlée à plus de 80 % par des groupesarmés, pendant que l’État est absent, dysfonctionnel oucomplice (10).
Cette tragédie n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques haïtiens irresponsables — corruption, impunité, instrumentalisation des gangs — mais aussi de l’échec patent de la communauté internationale, qui a préféré gérer Haïtiplutôt que la renforcer. Après 2010, l’aide a souvent servi à maintenir un système, non à le transformer (11).
Seize ans après le séisme, Haïti ne pleure pas seulement sesmorts. Elle interroge le monde.À quoi servent les promesses sans reddition de comptes ?À quoi sert la compassion sans justice ?À quoi sert la « stabilité » internationale quand elle repose sur l’abandon d’un peuple ?
Le Palais national est toujours en ruines.Mais le pays, lui, s’effondre encore.Et cette fois, ce n’est pas la terre qui tremble.C’est la conscience.
À lire aussi: Roc & Vérités, analyses géopolitiques et regards critiques sur le monde, par Nancy Roc
Sources
- EM-DAT / ONU – The International Disaster Database, CRED, Université catholique de Louvain. Bilan du séisme du 12 janvier 2010 : environ 250 000 morts, 300 000 blessés, plus de 1,5 million de déplacés.
- Vant Bèf Info, « Pourquoi le Palais national n’a jamais été reconstruit », enquêtesur l’abandon du Champ-de-Mars.
- Banque mondiale / Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), Haiti Earthquake Reconstruction – Financial Tracking Reports, 2011-2015.
- Oxfam, “Too Much Aid, Not Enough Accountability: Haiti Six Years After the Earthquake”, 2016.
- Nations unies, Rapports du Secrétaire général sur le choléra en Haïti (2016-2022).
- Programme Alimentaire Mondial (PAM/WFP), Haïti – Analyse de l’insécurité alimentaire aiguë 2024-2025.
- Jean-Marie Théodat, Analyses sur la collusion entre gangs, élites politiques et économiques (RFI, Le Nouvelliste, AlterPresse).
- Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme(OHCHR), Situation des droits humains en Haïti – Rapport 2024.
- OCHA, Haiti Internal Displacement Overview, 2024-2025.
- International Crisis Group, Haiti’s Gangs: The State Collapse and the Security Vacuum, 2023-2024.
- Human Rights Watch, World Report – Haiti, éditions 2018-2025.
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