Elle se présente comme l’incarnation morale de la démocratie vénézuélienne, brandit un prix Nobel comme un étendard universel et se proclame future présidente d’un pays encore placé sous tutelle géopolitique. Mais à force de s’en remettre à Washington, de flatter Donald Trump et de transformer la symbolique démocratique en monnaie politique, María Corina Machado expose les contradictions profondes d’une opposition qui confond combat pour la liberté et conquête du pouvoir. Derrière la vitrine démocratique soigneusement entretenue, les coulisses révèlent un jeu autrement plus trouble.
Décryptage – Nancy Roc.
Un Nobel de la paix offert sur l’autel de la politique
La dirigeante de l’opposition vénézuélienne a stupéfié l’opinion internationale en affirmant avoir remis sa médaille du Prix Nobel de la paix à Donald Trump. Un geste qu’elle a qualifié d’« émouvant », justifié par la gratitude supposée du peuple vénézuélien envers l’ancien président américain, qu’elle estime déterminant dans la « libération » du pays. Lauréate fin 2025 pour son combat contre le régime autoritaire de Nicolás Maduro, María Corina Machado a ainsi choisi de « dédier » son Nobel à une figure politique étrangère.
La Fondation Nobel a réagi avec fermeté, rappelant un principe fondamental :
« Une fois le Prix Nobel annoncé, il ne peut être ni retiré, ni partagé, ni transféré à une autre personne. La décision est définitive et irrévocable. »
Même symboliquement, un Nobel est strictement personnel. Le Centre Nobel d’Oslo a précisé que si la médaille peut matériellement changer de mains, le titre de lauréat demeure intangible.
À Washington, Donald Trump s’est félicité d’un « merveilleux geste de respect mutuel », posant avec Machado et la médaille dans le Bureau ovale. L’image a choqué bien au-delà de la Scandinavie : celle d’une opposante démocratique remettant le symbole universel de la paix à un dirigeant populiste régulièrement accusé de fragiliser les normes démocratiques.
De l’icône démocratique à l’alignement trumpiste
Comment celle qui se revendique comme la conscience démocratique du Venezuela en est-elle venue à ériger Donald Trump en figure providentielle ? Cette alliance brouille les repères idéologiques. En Norvège, le malaise est profond.
« Il est totalement différent d’utiliser le prix pour lever des fonds au profit d’une bonne cause que de le remettre à l’homme le plus puissant de la planète, quelqu’un qui sape constamment la démocratie », tranche la politologue Benedicte Bull, jugeant « très triste » l’usage politique que Machado fait de son Nobel.
Les critiques se multiplient. « C’est pathétique », lâche Janne Haaland Matlary. Raymond Johansen parle d’un geste « incroyablement honteux ». En quelques jours, María Corina Machado est passée du statut d’icône morale à celui d’actrice politique prête à instrumentaliser un symbole universel.
Présidente proclamée, alliée désavouée
Parallèlement à l’épisode du Nobel, Machado s’est proclamée « future présidente du Venezuela ». Forte de sa victoire aux primaires de l’opposition en 2024, elle affirme disposer d’un mandat populaire.
« Je crois que je serai élue présidente du Venezuela, quand le moment sera venu », a-t-elle déclaré sur Fox News.
Mais cette certitude s’est heurtée à la realpolitik post-Maduro. Le 3 janvier 2026, Donald Trump a déclaré qu’il serait « très difficile » pour Machado de gouverner le pays, estimant qu’elle ne dispose ni du soutien ni du respect nécessaires à l’intérieur du Venezuela. Washington a privilégié une transition jugée plus « stable », soutenant Delcy Rodríguez comme présidente intérimaire, afin de préserver l’appareil d’État et les intérêts stratégiques américains.
Le cas Edmundo González : l’élection effacée
Cette marginalisation prend un relief particulier lorsqu’on se souvient qu’Edmundo González Urrutia, candidat de consensus de l’opposition, a été élu président lors du scrutin de 2024, avant d’être contraint à l’exil en Espagne face aux pressions et menaces du régime chaviste.
Dans un premier temps, María Corina Machado avait reconnu cette victoire et appelé à son rétablissement au pouvoir, affirmant qu’il incarnait la légitimité démocratique issue des urnes.
Mais à mesure que Washington redessinait les contours de la transition, le nom d’Edmundo González s’est effacé du discours de Machado. Le président élu mais empêché a cédé la place à une revendication présidentielle personnelle. La question s’impose alors : María Corina Machado a-t-elle tourné le dos à Edmundo González, ou l’a-t-elle sacrifié sur l’autel de ses propres ambitions ? En se proclamant « future présidente » sans plus faire référence au mandat électoral existant, elle a brouillé la hiérarchie démocratique qu’elle prétend défendre.
Une opposition piégée par ses contradictions
Ce déplacement du centre de gravité – du président élu en exil vers une prétention personnelle au pouvoir – a fragilisé l’unité de l’opposition et offert à Washington un argument supplémentaire pour imposer une transition sans véritable ancrage électoral. Longtemps figure de la ligne dure, Machado a appelé à l’intervention internationale, estimant en 2025 que le Venezuela était déjà « envahi » par des agents russes et iraniens. L’intervention américaine de 2026 a exaucé ce vœu, mais elle a aussi révélé son isolement stratégique.
Quand la démocratie dérange
Au final, le cas María Corina Machado pose une question dérangeante : que vaut la démocratie quand elle ne sert plus les ambitions du moment ? En marginalisant Edmundo González – président élu mais exilé –, l’opposition qu’elle incarne a laissé s’installer une logique dangereuse : celle où la légitimité électorale devient négociable, réinterprétable, voire sacrifiable.
Le Venezuela n’avait pas seulement besoin de se libérer d’un régime autoritaire. Il avait besoin de prouver que les urnes comptent encore, même lorsqu’elles produisent un résultat politiquement inconfortable. À force de confondre reconnaissance internationale, adoubement américain et pouvoir réel, María Corina Machado risque de rester non pas l’artisane de la transition démocratique, mais le symbole d’une occasion manquée : celle d’avoir défendu la démocratie jusqu’au bout, y compris quand elle ne portait pas son nom.
Notes de bas de page
- Déclarations de María Corina Machado sur Fox News, janvier 2026.
- Fondation Nobel, Statuts de la Fondation Nobel, section « Attribution du prix ».
- Benedicte Bull, Université d’Oslo, déclarations à la pressenorvégienne, janvier 2026.
- Janne Haaland Matlary, propos cités par les médias norvégiens.
- Raymond Johansen, déclaration publique, Oslo.
- Fox News, entretien avec María Corina Machado, janvier 2026.
- Déclaration de Donald Trump à la presse, 3 janvier 2026.
- Résultats du scrutin présidentiel vénézuélien de 2024; exild’Edmundo González Urrutia en Espagne (El País, BBC Mundo, France 24).
- Déclarations de María Corina Machado en soutien à Edmundo González, 2024 (Reuters, El País).
- Analyses de la transition post-Maduro (The Washington Post, Financial Times, Le Monde, janvier 2026).
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