Je ne comprends pas. Je refuse de comprendre.
Comment un être humain peut-il prendre une machette, découper un autre être humain vivant, entendre ses cris, voir son sang, observer la peur dans ses yeux… et continuer ? Comment peut-on assister à l’agonie d’une personne et ne plus voir une personne ? Comment peut-on ensuite raconter cela, presque froidement, et affirmer qu’on recommencerait si la victime revenait à la vie ?
Comment ?
À quel moment quelque chose s’est-il cassé en nous ?
Ça n’est pas humain. Et ça n’est surtout pas Haïtien.
Je n’ai pas la prétention de vouloir réécrire les règles qui régissent le vivre-ensemble entre les hommes. Mais il y a des évidences qu’on ne devrait même pas avoir besoin d’expliquer.
Nous sommes fragiles.
Nous avons besoin les uns des autres.
Nous pouvons tomber malades. Perdre un emploi. Perdre une maison. Perdre un enfant. Perdre une mère. Perdre la tête. Perdre l’espoir.
Aucun de nous ne maîtrise suffisamment la vie pour pouvoir regarder l’autre de haut.
Et pourtant, nous nous détruisons.
Physiquement. Moralement. Avec les armes. Avec les machettes. Avec les mots. Avec les humiliations. Avec les réseaux sociaux. Avec cette étrange jouissance qui semble parfois habiter celui qui réussit à faire souffrir l’autre.
Je sais.
Cette phrase peut déranger.
Parce qu’un crime commis par un Haïtien est bien un crime commis par un Haïtien. Mais je parle ici de ce que nous avons prétendu être. De ce que notre histoire nous a obligés à devenir.
Nous sommes les descendants d’un peuple qui a refusé qu’un homme puisse appartenir à un autre homme. Un peuple qui a payé un prix presque inimaginable pour sa liberté.
Après l’indépendance, notre jeune nation a été isolée, méprisée, redoutée par les puissances esclavagistes. La France a imposé à Haïti une indemnité écrasante en échange de la reconnaissance de son indépendance. Pendant des générations, notre pays a porté le poids économique de cette dette.
Nous avons suffisamment payé.
Nous avons suffisamment été punis.
Nous avons suffisamment connu le rejet.
Pourquoi devons-nous maintenant devenir nous-mêmes les bourreaux de nos propres frères ?
Pourquoi ajouter notre haine à celles que l’histoire nous a déjà servies ?
Pourquoi transformer un autre Haïtien en ennemi simplement parce qu’il ne pense pas comme nous ?
Regardez-nous.
Féministes contre antiféministes. Lavalas contre duvaliéristes. PHTK contre Lavalas. Hommes contre femmes. Jeunes contre vieux. Clairs contre foncés. Riches contre pauvres. Diaspora contre résidents. Ceux qui sont partis contre ceux qui sont restés. Ceux qui parlent français contre ceux qui parlent créole. Ceux qui ont étudié contre ceux qui n’ont pas pu.
Nous avons inventé tellement de raisons de nous détester que l’amour, parfois, semble devenu un acte de rébellion.
Et les réseaux sociaux ont offert à cette haine un stade de cent mille places.
On insulte.
On ridiculise.
On expose.
On déshabille moralement.
On filme l’humiliation.
On applaudit la chute.
On transforme le malheur d’un autre en divertissement.
Il y a des gens qui ne tuent personne avec une arme, mais qui assassinent tous les jours avec leurs mots.
Une réputation.
Une dignité.
Une estime de soi.
Un courage.
Un rêve.
On peut faire saigner quelqu’un sans le toucher. On peut pousser une personne au bord du gouffre avec un écran entre elle et nous.
Pourquoi ?
Qu’avons-nous donc à gagner à voir l’autre diminuer ?
Je pense souvent à cette idée simple : nous ne nous sommes pas créés les uns les autres.
Je n’ai pas fabriqué ton cœur.
Tu n’as pas fabriqué mes poumons.
Aucun de nous n’a posé les yeux de l’autre dans son visage.
Aucun de nous n’a décidé du premier battement du cœur de l’autre.
Alors d’où nous vient cette arrogance de décider qui mérite de vivre ? Qui mérite d’être humilié ? Qui mérite d’être exclu ? Qui mérite d’être détruit ?
Nous n’avons pas le pouvoir de création les uns sur les autres.
Nous ne devrions pas nous arroger celui de l’élimination.
Je sais que ce cri peut se perdre.
Je sais que dans le fracas des armes, les appels à l’amour ont parfois l’air naïfs.
Je sais qu’un homme qui tient un fusil peut rire d’un texte qui parle de fraternité.
Je sais qu’une personne nourrie par la haine peut trouver mes mots inutiles.
Mais je préfère encore être naïf du côté de l’amour que lucide du côté de la barbarie.
Parce qu’au bout de tout cela, nous voulons tous presque la même chose.
Dormir sans peur.
Voir nos enfants grandir.
Manger à notre faim.
Être respectés.
Être aimés.
Avoir quelqu’un à appeler quand tout s’effondre.
Pouvoir rentrer chez soi.
Pouvoir croire que demain vaut la peine d’être attendu.
Chers Haïtiens. Chères Haïtiennes.
Réveillons-nous.
Nous sommes restés trop longtemps enfermés dans ce cauchemar.
La haine nous a déjà trop coûté.
La violence nous a déjà trop volé.
Les gangs nous ont déjà pris trop de rues, trop de maisons, trop de vies.
Ne leur donnons pas aussi nos cœurs.
Ne devenons pas chacun, à notre petite échelle, le gang émotionnel, politique, social ou numérique de quelqu’un d’autre.
Aimons-nous.
Pas parce que nous sommes toujours d’accord.
Mais précisément parce que nous ne le serons jamais complètement.
Aidons-nous.
Protégeons-nous.
Respectons-nous.
Quand quelqu’un tombe, tendons la main avant de sortir le téléphone.
Quand quelqu’un réussit, applaudissons sans chercher l’ombre derrière sa lumière.
Quand quelqu’un pense autrement, répondons-lui sans essayer de le détruire.
Quand quelqu’un souffre, souvenons-nous qu’un jour, ce sera peut-être nous.
Je ne rêve pas d’un peuple parfait.
Je rêve simplement d’un peuple qui recommence à reconnaître un frère dans le visage d’un autre Haïtien.
Un peuple capable de dire :
Je ne te connais pas.
Je ne pense peut-être pas comme toi.
Je ne t’aime peut-être même pas encore.
Mais je sais une chose :
Ta vie compte.
Ta dignité compte.
Tes larmes comptent.
Et tant que nous serons encore capables de nous dire cela les uns aux autres, tout ne sera pas perdu.
Gaspard Dorélien
Ottawa
10.09.26
16 h 46
À lire aussi : Situation en Haïti : état des lieux, enjeux et repères
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