Des Salvadoriens enlevés en Haïti : le politologue John Miller Beauvoir interpelle son ami Félix Ulloa, vice-président du Salvador
Lettre ouverte à Son Excellence Félix Ulloa, vice-président de la République du Salvador
La mésaventure de vos compatriotes en Haïti est un tragique tour du destin qui me ramène à notre trajectoire commune, à nos convictions et aux espoirs que nous nourrissons pour ce pays depuis plus de vingt ans.
Je me souviens encore de cette brève conversation au salon diplomatique de l’aéroport international Toussaint Louverture à Port-au-Prince, en 2005, à l’issue de laquelle vous m’aviez convaincu de rejoindre votre équipe au National Democratic Institute for International Affairs(NDI). Haïti se préparait alors à s’engager dans un nouveau processus électoral, après plusieurs années de polarisation et d’agitation politique.
Avec vous et nos nombreux collègues haïtiens, nous avions parcouru le pays pour accompagner les partis politiques, les organisations de la société civile, notamment les réseaux de jeunes et de femmes, dans un effort collectif de modernisation de la vie politique et de renforcement des institutions démocratiques.
Au fil de cette collaboration, vous m’aviez encouragé à publier mon premier ouvrage, dont vous avez signé la préface : L’Avenue qui mène à l’avenir : La nation haïtienne interpelle ses jeunes (NDI, 2007). Ce livre était avant tout un plaidoyer pour l’engagement civique et politique d’une jeunesse portée par un sens élevé de l’éthique, du patriotisme et du service public.
Vingt ans plus tard, force est de constater que le pays a emprunté une tout autre direction.
Haïti : une chute libre vers le chaos
La gouvernance d’Haïti est aujourd’hui plus chaotique que jamais. Les institutions s’effondrent, les normes démocratiques s’érodent et l’autorité de l’État s’évapore sous le poids de la violence généralisée, de la corruption et de la mauvaise gouvernance.
Manifestement, une partie de la jeunesse haïtienne n’aura pas emprunté l’avenue qui mène à l’avenir que nous appelons de nos vœux.
Dans un pays où le système éducatif est en lambeaux, où les perspectives économiques sont incertaines et où des élites peu visionnaires ont trop souvent sacrifié l’intérêt collectif à leurs ambitions personnelles, de nombreux jeunes deviennent des proies faciles pour les réseaux criminels engagés dans la violence et les trafics illicites.
Ces groupes armés exercent désormais une souveraineté de facto sur de vastes portions du territoire national. Ils défient les institutions républicaines, terrorisent les populations et contestent jusqu’au monopole de la violence légitime qui constitue l’un des fondements de l’État moderne.
C’est précisément cette défaillance de l’autorité publique qui a rendu nécessaire le déploiement d’une force internationale de sécurité, devenue la Force de répression des gangs (FRG), autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies à travers la résolution 2793 du 30 septembre 2025, puis reconduite par la résolution 2829 du 29 septembre 2026.
Le Salvador figure parmi les pays qui ont accepté de contribuer à cette mission périlleuse. Et voilà que quatre de vos compatriotes, venus participer à cet effort international, sont à leur tour victimes de cette même terreur qui endeuille les familles haïtiennes depuis trop longtemps.
La faillite institutionnelle et les dérives de gouvernance que nous avions cherché à prévenir par nos réflexions et nos actions ont progressivement créé les conditions propices à l’expansion de ces organisations criminelles qui menacent désormais non seulement la sécurité nationale, mais aussi celle des ressortissants étrangers.
Haïti : une nation qui a jadis montré le chemin de la liberté
En relisant vos publications, Je me réjouis de constater que vous connaissez aussi les pages les plus glorieuses de l’histoire de ce pays !
Vous connaissez bien ses contributions à l’émancipation des peuples et son influence déterminante sur les luttes pour l’indépendance en Amérique latine, comme vous l’aviez si bien rappelé dans la préface de mon ouvrage Démocratie : Mythes et Limites, publié en 2017, en soulignant l’influence géopolitique exceptionnelle de la première République noire indépendante sur les colonies espagnoles du continent.
Lors de mon récent séjour en Grèce, j’ai été émerveillé de constater à quel point les Grecs demeurent reconnaissants envers Haïti pour son soutien diplomatique à leur lutte pour l’indépendance contre l’Empire ottoman.
Cette Haïti-là, celle qui a ouvert la voie à la liberté et soutenu les aspirations émancipatrices d’autres peuples, ne saurait être confondue avec les groupes criminels qui occupent aujourd’hui une partie de son territoire.
Nous aurions tellement souhaité ne jamais avoir besoin de forces internationales pour remplir les missions régaliennes les plus élémentaires d’un État qui se respecte : protéger les vies, garantir la sécurité des citoyens, défendre l’intégrité du territoire et assurer la primauté du droit.
Le Salvador face à une responsabilité morale et un impératif géostratégique
Votre gouvernement, sous la présidence de Nayib Bukele, s’est illustré par sa détermination à restaurer l’autorité de l’État et à combattre les organisations criminelles qui avaient longtemps imposé leur loi à la société salvadorienne. Cette expérience salvadorienne, devenue cas d’école en Amérique latine, a également replacé au cœur du débat politique une question essentielle : celle de l’obligation suprême et impérieuse de l’État à protéger ses citoyens et son territoire, par tous les moyens, envers et contre tout.
Aujourd’hui, cette question se pose à vous dans des circonstances particulièrement douloureuses, sur une terre que vous connaissez intimement et à laquelle vous avez consacré plusieurs années de votre vie professionnelle.
Votre gouvernement a déjà engagé des opérations pour retrouver ses ressortissants. Il lui revient, en étroite coordination avec les autorités haïtiennes et les forces internationales, de mobiliser tous les moyens légitimes nécessaires pour obtenir leur libération.
Dans le respect du droit international, des règles d’engagement militaire et de la protection des populations civiles, il faut que le Léviathan déploie toute la puissance légitime dont il dispose pour arracher ces hommes aux griffes des organisations criminelles et neutraliser leur capacité de nuisance.
Ces bandes criminelles ne représentent ni Haïti ni sa jeunesse. Elles ne sauraient faire oublier cette immense majorité de jeunes Haïtiens et Haïtiennes, honnêtes, compétents, travailleurs et profondément attachés à leur pays, qui continuent de se battre pour une vie digne, en Haïti comme dans les communautés de la diaspora.
Cette jeunesse porte encore en elle les aspirations qui avaient inspiré notre engagement commun : construire une société plus juste, des institutions démocratiques solides et un État véritablement au service de ses citoyens.
Cher ami, je souhaite ardemment, et c’est aussi le vœu de beaucoup de vos anciens collègues en Haïti, que vos quatre compatriotes retrouvent rapidement leur liberté et puissent rentrer sains et saufs auprès de leurs familles.
Plus de vingt ans après notre rencontre à l’aéroport Toussaint Louverture, je demeure convaincu que l’avenue qui mène à l’avenir d’Haïti passe par la primauté du droit, la restauration de l’autorité de l’État et le démantèlement des groupes criminels et de l’écosystème qui les entretient. Cette voie reste possible. La responsabilité de ce renouveau incombe avant tout à mes compatriotes haïtiens.
Je garde également la conviction qu’Haïti trouvera en vous un allié, fort de votre connaissance de son histoire et de votre expérience personnelle, prêt à promouvoir une coopération régionale fondée sur le respect de l’égalité souveraine de nos deux États.
John Miller Beauvoir
Politologue et expert en coopération internationale
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