Dans l’imaginaire collectif, l’amour d’un parent pour son enfant est souvent présenté comme inconditionnel. Pourtant, en Haïti, cette réalité est loin d’être universelle. Entre rejet assumé, absence affective et familles « de façade », le lien parent-enfant mérite qu’on l’interroge sans tabou.
Dans certaines cultures, aimer son enfant relève du devoir sacré. Protection et affection seraient les deux piliers d’une relation parent-enfant épanouie. Mais ce modèle, aussi vertueux soit-il, ne résiste pas toujours à l’épreuve du terrain, particulièrement en Haïti.
Car ici, l’amour parental ne coule pas de source. Il se vit au cas par cas. Selon plusieurs observateurs, les circonstances entourant la conception d’un enfant — désirée ou non — pèsent lourdement sur la qualité du lien qui se nouera avec lui.
Le psychanalyste britannique John Bowlby, connu pour sa théorie de l’attachement, préférait d’ailleurs parler d’« attachement » plutôt que d’amour parental. Pour lui, les parents conduisent progressivement leur progéniture vers l’autonomie, jusqu’à la fondation de leur propre foyer. Une dynamique qui mêle protection initiale et mise à distance progressive.
À l’inverse, le psychosociologue Jacques Salomé voyait dans l’amour parental le modèle d’affection le plus profondément inscrit en chacun. Loin de se contredire, ces deux approches éclairent une même réalité paradoxale : les parents aiment, certes, mais leur amour évolue, se transforme — et parfois, malheureusement, fait défaut.
Dans notre société, les cas d’enfants ayant grandi sans véritable affection parentale sont légion. Et ce phénomène traverse toutes les classes sociales.
Ainsi, certaines familles dites « de façade » offrent à leurs enfants les meilleures écoles, des cours de musique ou de danse, des vacances à l’étranger… Pourtant, derrière ce tableau clinquant, ces enfants sont parfois profondément malheureux, privés de la seule chose qui compte vraiment : un regard aimant.
À l’autre extrême, certains parents ne cachent pas leur rejet, voire leur haine, envers leurs propres enfants. Précarité, délinquance, séparation, grossesse non planifiée : les causes de ce rejet sont multiples et rarement simples.
Ajoutons à cela les parents qui n’ont jamais connu leurs propres géniteurs. Ayant grandi sans figure paternelle ni maternelle stable, l’amour parental reste pour eux une fiction. Ils se sont construits seuls, portés parfois par la résilience ou la bienveillance d’une grand-mère, d’un proche, voire d’un étranger.
Peut-on alors exiger d’eux qu’ils donnent un amour qu’ils n’ont jamais reçu ? La question mérite d’être posée sans naïveté, mais aussi sans condamnation.
Plutôt que de nier ou de juger, peut-être est-il temps pour la société haïtienne d’affronter ce sujet de front. Reconnaître que l’amour parental n’est pas toujours au rendez-vous, ce n’est pas accuser les parents. C’est ouvrir la voie à une meilleure compréhension, et à des soutiens adaptés : accompagnement des familles en difficulté, repérage précoce des carences affectives, valorisation des figures de suppléance (grands-parents, proches, tuteurs).
Car au bout du compte, ce n’est pas l’absence d’amour qu’il faut condamner, mais le silence qui l’entoure.
À lire aussi : Situation en Haïti : état des lieux, enjeux et repères
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