Local News

Comment une polémique sur l’IA a bouleversé le parcours de « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien 

26 September 2026
This content originally appeared on juno7 - Haïti News.
Promote your business with NAN

 

Retiré de la sélection du Goncourt après des accusations d’utilisation de l’intelligence artificielle et de plagiat, le roman de Thélyson Orélien se retrouve au cœur d’un débat qui dépasse désormais son auteur : jusqu’où peut-on faire confiance aux outils de détection de textes générés par IA ?

En quelques jours, le parcours de C’était ça ou mourir a basculé.

Vendredi 25 septembre, l’Académie Goncourt a annoncé le retrait du roman de Thélyson Orélien de sa première sélection. L’institution estime que l’ouvrage serait « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle », en invoquant le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et de journalistes ainsi que des accusations de plagiat concernant des textes plus anciens de l’auteur.

La décision intervient moins d’une semaine après le début d’une polémique née sur le réseau social X.

Le 21 septembre, le compte « Balance ton Claude », jusque-là peu connu, affirme avoir soumis plusieurs extraits de C’était ça ou mourir au logiciel américain Pangram, spécialisé dans la détection de textes potentiellement générés par intelligence artificielle. Certains passages auraient obtenu des scores allant jusqu’à 100 % de probabilité de génération par IA.

Quelques jours plus tard, Samuel Fitoussi, essayiste et chroniqueur au Figaro, a reconnu faire partie du collectif à l’origine de ce compte.

À ces soupçons se sont ensuite ajoutées des accusations de plagiat portant sur certains textes publiés par Thélyson Orélien il y a plus de dix ans, donnant une nouvelle dimension à la controverse.

L’auteur, lui, rejette les accusations concernant son roman.

Thélyson Orélien affirme ne pas avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire C’était ça ou mourir. Il explique que son style, marqué notamment par les répétitions et certains rythmes propres à son univers linguistique et culturel, pourrait être interprété à tort par des outils automatisés.

La polémique pose ainsi une question nouvelle dans le monde littéraire : quelle valeur faut-il accorder aux détecteurs d’intelligence artificielle lorsqu’ils interviennent dans l’évaluation d’une œuvre ?

Pangram est présenté par ses concepteurs comme l’un des outils les plus performants du marché. Son fondateur affirme que l’analyse de l’ensemble du roman de Thélyson Orélien produit un niveau de probabilité très élevé de présence d’IA.

Mais les détecteurs de textes générés par intelligence artificielle ne constituent pas des instruments infaillibles.

Leurs résultats reposent sur des analyses statistiques de la structure, du vocabulaire et des régularités présentes dans un texte. Comme tout système de classification, ils peuvent produire des faux positifs, c’est-à-dire identifier comme généré par une machine un texte pourtant écrit par un humain.

Des tests indépendants relayés dans le débat ont illustré cette limite de manière spectaculaire : certains textes de Maupassant et de Baudelaire ont été classés comme « humains », tandis qu’un texte de Victor Hugo aurait été identifié comme généré par intelligence artificielle. L’exemple ne suffit évidemment pas à invalider l’outil, mais il montre qu’un détecteur peut se tromper même face à des œuvres dont l’origine humaine ne fait aucun doute.

Des travaux universitaires consacrés à ces outils ont également mis en évidence des taux d’erreur variables selon les modèles, les langues et les types de textes analysés.

Le débat est d’autant plus sensible que, quelques jours avant le retrait du roman, Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, avait lui-même appelé à la prudence.

Il avait déclaré qu’il ne fallait pas « jeter en pâture » l’écrivain et estimé que des « preuves irréfutables » seraient nécessaires avant une éventuelle exclusion.

Deux jours plus tard, l’Académie a finalement décidé de retirer le livre de sa sélection.

Cette évolution a suscité des réactions dans le milieu littéraire.

L’écrivaine Virginie Despentes a notamment contesté l’idée qu’un logiciel comme Pangram puisse devenir un arbitre de l’authenticité littéraire. Pour elle, les écrivains ne devraient pas avoir à démontrer leur innocence simplement parce qu’un outil statistique attribue certains de leurs textes à une intelligence artificielle.

La polémique intervient surtout à un moment où C’était ça ou mourir connaissait une trajectoire particulièrement remarquée.

Thélyson Orélien, écrivain canado-haïtien de 38 ans, avait remporté le Prix du Roman Fnac quelques heures seulement avant le déclenchement des premières accusations. Son ouvrage figurait également dans les premières sélections de plusieurs récompenses littéraires importantes, notamment le Femina, le Médicis et le Renaudot.

Le roman avait déjà bénéficié d’un accueil favorable de plusieurs jurys et professionnels du livre avant que les accusations ne viennent bouleverser sa trajectoire.

L’affaire ne se limite toutefois pas à la question de l’intelligence artificielle.

Les accusations de plagiat concernant d’anciens textes de Thélyson Orélien doivent être examinées séparément. Elles constituent un autre volet du dossier et ont également pesé dans la décision annoncée par l’Académie Goncourt.

Au Canada, les Éditions du Boréal ont suspendu les activités promotionnelles entourant le roman tout en précisant qu’il leur était impossible, à ce stade, de confirmer ou d’infirmer les accusations concernant l’usage de l’IA.

La maison d’édition indique également travailler avec l’auteur afin de retracer le processus de création du livre.

Au-delà du cas Thélyson Orélien, cette affaire pourrait marquer un tournant pour le monde de l’édition.

À mesure que les outils d’intelligence artificielle se généralisent, éditeurs, jurys littéraires, universités et médias devront probablement déterminer quelles preuves sont suffisantes pour établir qu’un texte a été généré ou substantiellement rédigé par une machine.

Car si l’intelligence artificielle peut désormais produire des textes ressemblant à ceux des humains, les outils chargés de la détecter restent eux-mêmes fondés sur des probabilités.

Entre protection de la création littéraire, lutte contre le plagiat, suspicion technologique et présomption accordée à l’auteur, l’affaire C’était ça ou mourir ouvre ainsi un débat qui risque de dépasser largement le destin d’un seul roman.

A lire aussi :