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Haïtiens rejetés de partout: quand la misère ne suffit plus 

15 January 2026
This content originally appeared on juno7 - Haïti News.

 

Depuis le début des années 2020, et plus encore depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les Haïtiens font face à un rejet quasi généralisé : visas suspendus, expulsions accélérées, frontières fermées, accords régionaux qui les excluent. Des États-Unis à la Caraïbe, en passant par l’Amérique latine, l’exil devient un parcours d’obstacles et l’asile, une promesse vide.

Le racisme joue, évidemment. Mais il n’explique pas tout. Le rejet des Haïtiens est aussi le produit de calculs géopolitiques, d’obsessions sécuritaires, de cadres juridiques restrictifs et d’une fatigue humanitaire assumée. Plus troublant encore : la misère d’Haïti ne suffit plus à susciter ni protection, ni compassion politique. Analyse de Nancy Roc.

De la compassion à la fermeture: la fin de l’exception haïtienne

Après le séisme de 2010, Haïti avait suscité un élan mondial inédit. Promesses de reconstruction, milliards de dollars d’aide, présence massive d’ONG et de missions internationales. Pendant quelques années, le récit dominant était celui d’un peuple victime d’une catastrophe exceptionnelle, méritant assistance et protection. Mais quinze ans plus tard, ce récit s’est effondré, remplacé par celui d’un pays enlisé dans une crise structurelle sans horizon politique clair.

Les crises se sont succédé sans rémission : instabilité institutionnelle chronique, scandales de corruption, effondrement de l’autorité publique, assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, puis explosion de la violence des gangs et paralysie de l’économie. Aujourd’hui, plus de 80 % de Port-au-Prince est sous contrôle de groupes armés selon les Nations unies [1], et près de 600 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays [2]. Haïti n’est plus perçue comme un pays frappé par une tragédie ponctuelle, mais comme un État durablement dysfonctionnel, incapable d’assurer la sécurité de sa population.

Dans un monde saturé de crises — Ukraine, Gaza, Soudan, Venezuela, Afghanistan — Haïti n’est plus prioritaire. La compassion a laissé place à une logique de hiérarchisation des urgences, et la crise haïtienne, faute de débouché politique crédible, glisse progressivement hors du champ de la solidarité internationale active.

États-Unis: la fermeté comme doctrine politique

Le second mandat de Donald Trump marque un tournant encore plus brutal dans la politique migratoire américaine à l’égard d’Haïti. Dès janvier 2026, l’administration annonce la suspension de l’octroi de visas aux ressortissants haïtiens, tandis que les programmes de travail saisonnier sont gelés et que les protections temporaires (TPS), qui avaient permis à des dizaines de milliers d’Haïtiens de résider légalement aux États-Unis, sont menacées de suppression définitive [3]. Ces décisions s’inscrivent dans une stratégie assumée de dissuasion, visant à réduire drastiquement les flux migratoires en provenance de pays considérés comme instables.

Dans le même temps, la police migratoire intensifie ses opérations : plus de 17 000 interpellations sont enregistrées en un seul mois, un niveau inédit depuis plus d’une décennie, avec pour objectif affiché un million de déportations dès la première année du mandat [4]. Les Haïtiens ne sont pas les seuls visés, mais ils figurent parmi les nationalités les plus touchées par les expulsions accélérées, souvent sans accès effectif à une procédure d’asile complète ni à une assistance juridique adéquate.

Or, juridiquement, la situation d’Haïti ne garantit pas automatiquement la protection internationale. Le droit d’asile protège contre la persécution ciblée, pas contre la pauvreté ni contre une violence généralisée exercée par des acteurs criminels non étatiques. Les gangs, qui contrôlent pourtant de larges portions du territoire, ne sont pas reconnus comme un pouvoir persécuteur au sens du droit international. Résultat: la majorité des demandes haïtiennes sont rejetées pour absence de fondement juridique [5]. Ainsi, même lorsque le pays est à feu et à sang, la machine administrative continue de fonctionner comme si la catastrophe était un simple bruit de fond.

La Caraïbe: voisins saturés, solidarité en panne

Dans la région caribéenne, la situation apparaît encore plus paradoxale. Les pays de la zone sont historiquement liés à Haïti par la culture, les échanges humains et les migrations économiques. Pourtant, ils figurent aujourd’hui parmi les plus fermes en matière de contrôle migratoire, souvent au nom de la stabilité interne et de la pression exercée sur des infrastructures déjà fragiles.

La République dominicaine, principal pays d’accueil des migrants haïtiens, a suspendu la délivrance de nouveaux visas, renforcé la militarisation de la frontière et multiplié les expulsions. En 2024, plus de 250 000 Haïtiens ont été rapatriés de force, souvent sans possibilité de recours effectif [6]. Le discours officiel invoque la surcharge des hôpitaux, des écoles et des services sociaux, ainsi que la nécessité de protéger la sécurité nationale. Mais dans l’espace public, la rhétorique se durcit, et la xénophobie s’exprime de plus en plus ouvertement, nourrie par la peur de voir la crise haïtienne se déverser de l’autre côté de la frontière.

Plus révélateur encore, certains petits États insulaires acceptent d’accueillir des migrants refoulés par les États-Unis… à condition qu’ils ne soient pas haïtiens. Saint-Kitts-et-Nevis l’a affirmé sans détour, invoquant explicitement des raisons de sécurité pour exclure les ressortissants haïtiens de tout accord de relocalisation [7]. Aux Bahamas, où vit une importante communauté haïtienne en situation irrégulière, la peur des rafles est devenue permanente. Après l’ouragan Dorian, de nombreux sinistrés haïtiens n’ont même pas osé se rendre dans les centres d’hébergement, redoutant d’y être identifiés puis expulsés [8]. La solidarité régionale existe dans les discours diplomatiques, mais elle disparaît dès qu’il s’agit de politiques migratoires concrètes.

Amérique latine : de l’accueil au verrouillage

Après le séisme de 2010, plusieurs pays d’Amérique latine — notamment le Brésil, le Chili et le Pérou — avaient ouvert leurs portes aux migrants haïtiens, leur permettant d’accéder légalement au marché du travail et de s’intégrer dans certains secteurs économiques en manque de main-d’œuvre. Des dizaines de milliers d’Haïtiens ont ainsi pu s’installer, parfois durablement, dans ces sociétés.

Mais cette phase d’ouverture est désormais révolue. Le Chili impose depuis 2018 un visa spécial restrictif exclusivement aux Haïtiens, valable seulement trente jours et non convertible en permis de séjour, une mesure qui a drastiquement réduit les entrées légales [9]. D’autres pays ont instauré des exigences de transit, des visas consulaires difficiles à obtenir et des contrôles frontaliers renforcés, rendant la migration régulière pratiquement impossible.

Conséquence directe : de nombreux Haïtiens se retrouvent coincés dans des pays de passage, sans statut légal, vulnérables aux réseaux de passeurs, à l’exploitation économique et aux violences. La route migratoire vers le nord, notamment à travers la jungle du Darién, est devenue un couloir de survie, mais aussi un espace de non-droit où se multiplient agressions, viols et extorsions, sans garantie d’asile à l’arrivée aux frontières nord-américaines [10].

Pourquoi la misère ne suffit plus?

C’est sans doute la question la plus douloureuse : pourquoi un pays aussi ravagé qu’Haïti n’obtient-il plus de protection internationale significative pour ses ressortissants ? D’abord parce que, sur le plan juridique, la misère n’a jamais constitué un critère d’asile : le droit international protège contre la persécution politique, religieuse, ethnique ou sociale ciblée, mais pas contre la pauvreté, la famine ni même contre une violence généralisée lorsque celle-ci n’est pas exercée par l’État ou contre des groupes identifiables [11]. Or, en Haïti, la violence est aujourd’hui diffuse, criminelle, fragmentée, exercée par des gangs sans foi ni loi et frappe indistinctement toutes les catégories sociales, ce qui rend juridiquement inopérante la majorité des demandes de protection.

À cette barrière légale s’ajoute une crainte politique majeure: reconnaître une protection collective aux Haïtiens créerait un précédent susceptible d’ouvrir la porte à des centaines de milliers, voire à des millions de demandes, dans un contexte mondial déjà saturé de crises migratoires, scénario qu’aucun gouvernement n’est prêt à assumer devant ses opinions publiques [12]. Entre normes juridiques restrictives et calculs électoraux frileux, la détresse haïtienne se heurte ainsi à un mur administratif et politique qui transforme la misère en impasse, plutôt qu’en motif de solidarité.

Conclusion

Les Haïtiens ne sont pas rejetés seulement parce qu’ils sont noirs ou pauvres — le Soudan en est un exemple. Ils le sont surtout parce qu’ils viennent d’un État désormais perçu comme durablement instable, politiquement irrécupérable et incapable de protéger ses citoyens.

Dans cette grammaire géopolitique, la misère ne plaide plus pour l’asile : elle disqualifie. Les frontières ne se ferment pas par simple cruauté, mais par fatigue, calcul électoral, obsession sécuritaire et renoncement stratégique, pendant que les dirigeants haïtiens continuent d’exposer l’image d’un État absent ou capturé.

Pris entre un pays qui ne protège plus et des pays qui ne veulent pas importer son chaos, les Haïtiens errent dans un no man’s land moral, où l’exil n’est plus un refuge mais une suite de rejets. Tant qu’Haïti restera sans institutions crédibles ni sécurité publique, ses enfants frapperont à des portes qui se ferment — non parce qu’ils ne méritent pas d’être sauvés, mais parce que plus personne ne croit encore que leur salut puisse venir de l’extérieur.

Nancy Roc le 15 janvier 2026.

À lire aussi:

Notes de fin

  1. Nations unies, BINUH, Rapport sur la situation sécuritaire en Haïti, 2025.
  2. OCHA, Haïti : personnes déplacées internes, Bulletin humanitaire, 2025.
  3. RFI, Fin des visas américains pour les Haïtiens, janvier 2026.
  4. ICE, Enforcement and Removal Operations Statistics, février 2026.
  5. USCIS, Asylum Statistics Report, 2024.
  6. Dirección General de Migración (République dominicaine), Rapport annuel 2024.
  7. Miami Herald, Caribbean migration deal excludes Haitians, janvier 2026.
  8. The New Humanitarian, Bahamas: Haitians fear deportation after Dorian, 2020.
  9. Ministerio del Interior de Chile, Política migratoria y visas humanitarias, 2018–2024.
  10. OIM, Migration through the Darién Gap, Monitoring Report, 2024.
  11. Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés.
  12. Council on Foreign Relations, Caribbean Migration and Security Risks, 2023.
  13. Banque mondiale, Haiti Country Economic Memorandum, 2024.