Figure centrale de la diplomatie américaine en Amérique latine, le secrétaire d’État Marco Rubio s’est imposé comme l’architecte d’un interventionnisme assumé au Venezuela, au nom de la lutte contre le « narco-terrorisme », de la sécurité énergétique et de l’axe Iran–Hezbollah. Mais cette fermeté contraste avec l’inaction persistante de Washington face aux gangs qui ravagent Haïti, pourtant largement armés depuis les États-Unis¹². Portrait par Nancy Roc, d’un faucon et enquête sur un double standard géopolitique lourd de conséquences.
Marco Rubio, un faucon forgé par Miami
Marco Rubio est le produit politique d’une Floride où l’anticommunisme, les réseaux de l’exil cubain et la politique étrangère américaine sont intimement imbriqués³. Dans cet État pivot, la fermeté envers les régimes de gauche d’Amérique latine constitue depuis des décennies un capital électoral. Rubio a bâti sa carrière sur cette matrice idéologique, transformant la politique étrangère en prolongement direct des batailles domestiques.
Mais son rapport au narcotrafic et à la criminalité transnationale n’est pas uniquement idéologique. Une enquête fouillée publiée par The American Prospect révèle qu’adolescent, Marco Rubio travaillait pour l’entreprise d’importation d’animaux exotiques de son beau-frère, une société utilisée comme façade pour un trafic massif de cocaïne et de marijuana⁴. L’article évoque le déplacement de centaines de milliers de livres de drogue via ce réseau, un épisode largement absent des biographies officielles et rarement mentionné dans les portraits convenus du futur secrétaire d’État.
Ce passé, documenté mais politiquement enfoui, éclaire différemment la rhétorique actuelle de Rubio. Devenu sénateur puis chef de la diplomatie américaine, il a fusionné lutte antidrogue, lutte antiterroriste et rivalités géopolitiques dans une même doctrine sécuritaire⁵. Le concept de « narco-terrorisme » lui permet de criminaliser des États entiers, de relativiser la souveraineté nationale et de justifier sanctions, opérations clandestines et usage direct de la force.
Venezuela: pétrole, Iran, Hezbollah… et la Chine en arrière-plan
L’opération ayant conduit à la chute de Nicolás Maduro a marqué l’aboutissement de cette doctrine. Présentée officiellement comme une action de lutte contre le narcotrafic⁶, elle répondait en réalité à des objectifs stratégiques bien plus vastes. Le Venezuela détient les plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde⁷, un fait central dans un contexte de tensions énergétiques globales et de recomposition des alliances internationales.
Sous l’impulsion de Marco Rubio, la politique américaine à l’égard du Venezuela a évolué vers une lecture stratégique globale visant à endiguer l’influence croissante de puissances rivales dans l’hémisphère occidental⁸. Aux yeux de Rubio, le Venezuela ne devait plus devenir une « base opérationnelle » pour des acteurs jugés hostiles aux intérêts américains — au premier rang desquels l’Iran, la Russie, la Chine, ainsi que des réseaux non étatiques comme le Hezbollah⁹.
Les liens entre Caracas et Téhéran se sont renforcés au fil des années : accords énergétiques, coopération logistique, échanges technologiques et soutien politique mutuel¹⁰. Pour Washington, cette relation faisait du Venezuela un point d’ancrage régional de l’influence iranienne dans l’hémisphère occidental. À cela s’ajoutaient les inquiétudes liées à la présence de réseaux financiers et logistiques associés au Hezbollah en Amérique latine, documentées par le Trésor américain et plusieurs commissions du Congrès¹¹.
Mais derrière cette rhétorique sécuritaire, la présence croissante de la Chine a constitué un facteur de préoccupation stratégique plus discret, mais structurel¹². Pékin a renforcé ses liens avec Caracas à travers des investissements énergétiques, des prêts adossés au pétrole, des projets d’infrastructures et une coopération diplomatique soutenue, faisant du Venezuela l’un de ses partenaires majeurs en Amérique latine¹³. Pour Washington, cette implantation chinoise, combinée à l’influence russe et iranienne, contribuait à ancrer durablement une présence géopolitique antagoniste dans ce que les États-Unis considèrent historiquement comme leur zone d’influence privilégiée¹⁴.
Dans cette lecture, le Venezuela devenait un carrefour stratégique mêlant énergie, narcotrafic, terrorisme et rivalités de grandes puissances. Aux yeux de Rubio, cette configuration justifiait une prise de risque juridique et diplomatique majeure: la souveraineté vénézuélienne pouvait être suspendue au nom d’une sécurité nationale américaine redéfinie à l’échelle continentale.
Haïti : l’angle mort stratégique de Washington
À l’inverse, Haïti demeure reléguée au rang de crise périphérique. Pourtant, la violence qui y sévit n’est ni spontanée ni isolée. Selon les Nations unies, une majorité des armes utilisées par les gangs haïtiens proviennent du marché américain, principalement via la Floride¹⁵. Ces armes transitent par des filières connues, dans un contexte de contrôles laxistes et de poursuites judiciaires limitées¹⁶.
Malgré cette responsabilité documentée, Washington privilégie une gestion à distance du chaos haïtien : soutien verbal aux missions internationales, aide humanitaire ponctuelle, mais absence de stratégie coercitive sérieuse contre les filières d’armement ou les circuits financiers. Haïti est traitée comme une crise humanitaire chronique, non comme un enjeu stratégique.
Ce que dit le droit international
Du point de vue du droit international, la stratégie américaine au Venezuela et l’inaction prolongée en Haïti soulèvent des questions juridiques majeures. La Charte des Nations unies consacre le principe de souveraineté des États et interdit le recours à la force en dehors d’un mandat explicite du Conseil de sécurité ou d’un cas avéré de légitime défense¹⁷.
Dans le cas du Venezuela, Washington a cherché à contourner ce cadre en présentant son action comme une mesure d’application de la loi internationale contre le « narco-terrorisme »¹⁸. Or, la notion de narco-terrorisme ne constitue pas, en droit international, une base juridique autonome permettant de suspendre la souveraineté d’un État¹⁹.
À l’inverse, Haïti illustre l’autre versant du droit international: l’obligation de ne pas aggraver une crise. Le Traité sur le commerce des armes impose aux États exportateurs un devoir de vigilance lorsqu’il existe un risque que des armes servent à des violations graves des droits humains²⁰. Les rapports onusiens établissant l’origine américaine de nombreuses armes utilisées par les gangs haïtiens posent donc une question de responsabilité indirecte²¹.
Enfin, le principe de la responsabilité de protéger (R2P), adopté en 2005, révèle la sélectivité de l’ordre international: invoqué là où des intérêts stratégiques sont en jeu, il disparaît là où il n’y a que pauvreté et désordre²².
Une morale à géométrie variable
Le contraste entre le Venezuela et Haïti révèle une constante brutale:l’interventionnisme américain n’est jamais guidé par la souffrance humaine, mais par la valeur stratégique des territoires²³. Là où se concentrent le pétrole, les rivalités géopolitiques et les ennemis désignés, la force est déployée. Là où il n’y a ni ressources naturelles décisives ni adversaires stratégiques, l’inaction devient doctrine.
Haïti ne possède ni pétrole, ni minerais stratégiques, ni position énergétique déterminante²⁴. Son effondrement sécuritaire ne menace pas directement les intérêts économiques américains. Elle devient ainsi un coût politique acceptable, tant que son chaos reste contenu à l’intérieur de ses frontières.
Conclusion — Le prix humain de l’indifférence
La doctrine de Marco Rubio révèle une vérité dérangeante : le chaos est toléré lorsqu’il ne menace aucun intérêt stratégique majeur. Mais cette réalité extérieure ne saurait exonérer les dirigeants haïtiens eux-mêmes. Corruption endémique, incompétence administrative et absence de vision stratégique ont transformé l’État en coquille vide.
Les propos de Donald Trump, aussi brutaux que controversés, rejoignent certaines analyses lorsqu’il qualifie plusieurs pays fragiles d’États dirigés par des élites corrompues et incapables²⁵. Ce discours, toutefois, est dangereux : il ouvre la voie à une normalisation du désengagement et à des solutions sécuritaires privatisées, dans la lignée des propositions du mercenaire Erik Prince²⁶.
En Haïti, les morts se comptent par milliers, les déplacés par centaines de milliers, et la faim ronge un pays entier abandonné aux gangs. Ce naufrage n’est ni imprévisible ni accidentel. Il est le produit d’un double abandon: celui d’une communauté internationale guidée par l’intérêt stratégique, et celui d’élites locales corrompues et incapables de gouverner.
Contrairement au Venezuela, Haïti ne menace aucun baril de pétrole, aucun marché énergétique, aucun rapport de force global. Et c’est précisément pour cela que son effondrement est toléré. Le chaos haïtien ne perturbe ni les marchés ni les puissances: il devient acceptable.
Un ordre international capable de renverser un régime au nom de ses intérêts, mais incapable de sauver un peuple sans ressources exploitables, révèle sa vérité la plus crue: toutes les vies ne pèsent pas le même poids.
Nancy Roc, le 6 janvier 2026.
NOTES DE BAS DE PAGE
- UNODC, Firearms Trafficking and Gang Violence in Haiti, 2024.
- GAO, U.S. Arms Export Controls and the Caribbean, 2023.
- Politico, Marco Rubio and Florida’s Foreign Policy Politics, 2022.
- The American Prospect, « The Narco-Terrorist Elite… », 23 décembre 2025.
- Congressional Research Service, U.S. Counternarcotics Policy in Latin America, 2024.
- AP News, janvier 2026.
- U.S. Energy Information Administration, Venezuela Country Analysis.
- Politico, Rubio’s Hardline Vision for Latin America, 2024–2025.
- Auditions du Sénat américain, 2024–2026.
- Reuters, Iran–Venezuela Strategic Cooperation, 2024–2026.
- U.S. Treasury Department, Hezbollah Financing in Latin America, 2023.
- Council on Foreign Relations, China’s Expanding Role in Venezuela, 2023–2024.
- Reuters, China deepens oil-backed ties with Venezuela, 2022–2024.
- Congressional Research Service, Great Power Competition in Latin America, 2024.
- UN Panel of Experts on Haiti, 2024.
- GAO, Weak Oversight of Small Arms Exports, 2023.
- Charte des Nations unies, art. 2(4).
- Déclarations du Département d’État américain, 2025–2026.
- Oppenheim’s International Law.
- Traité sur le commerce des armes (ONU).
- Nations unies, rapports Haïti.
- ONU, World Summit Outcome, 2005.
- Foreign Affairs, Selective Intervention and U.S. Power, 2023.
- Banque mondiale, Haiti Country Economic Memorandum, 2022–2024.
- Politico / The Atlantic, analyses Trump, 2018–2025.
- The New York Times ; The Intercept, enquêtes Erik Prince, 2020–2024.
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